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  • M. Pascal FulacherDirecteur de l’Atelier
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01/06/2019 - Art et Métiers du Livre
L’imprimerie nationale, un savoir-faire unique sauvé par un projet franco-allemand.

Rainer Gerstenberg est l’un des derniers fondeurs professionnels de caractères au monde encore en activité. Grâce à la mise en place, par le ministère français de la Culture, d’un programme de soutien à la formation, il a accepté de transmettre son savoir-faire à l’Imprimerie nationale. Il est désormais possible de fondre de nouveaux caractères historiques à l’atelier du Livre d’art et de l’Estampe.

Depuis peu, la gravure de caractères, le premier maillon de la chaîne typographique, est inscrite à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel français. C’est là un premier pas considérable pour faire connaître au grand public l’importance de la conservation de la technique de Gutenberg, qui, depuis la ville de Mayence, a déclenché au XVe siècle une véritable révolution dans les modes de transmission du savoir. La technique de composition au plomb qu’il a mise au point est demeurée quasiment inchangée depuis, si on met de côté quelques rationalisations. Elle a été le seul moyen d’imprimer des textes pendant un demi-millénaire. Ce n’est qu’avec le triomphe de l’informatique au cours des cinquante dernières années qu’elle a complètement disparu de l’industrie de l’imprimerie et, avec elle, les connaissances spécifiques à son sujet. Or, il est essentiel de préserver ces connaissances techniques et de les transmettre aux générations futures, car elles nous renseignent sur l’origine de notre écriture et la diffusion de notre culture. Les machines typographiques poussiéreuses des musées, que personne ne sait plus utiliser, sont littéralement « lettre morte » et nous rappellent la triste image d’une collection d’instruments de musique sous verre et dont plus personne ne joue. Deux métiers hautement spécialisés permettent en amont la production de lettres en plomb obiles : le graveur de poinçons et le fondeur de caractères. Aujourd’hui, ces deux métiers ne sont plus maîtrisés que par très peu de personnes, dont Nelly Gable à l’Imprimerie nationale et Rainer Gerstenberg à Darmstadt.

Nelly Gable, graveuse de poinçons typographiques.
« Depuis peu, la gravure de caractères, le premier maillon de la chaîne typographique, est inscrite à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel français. »
Vue d’ensemble de l’atelier du Livre d’art et de l’Estampe de l’Imprimerie nationale.
Les rangs de casses dans l’atelier du Livre d’art et de l’Estampe de l’Imprimerie nationale.
Une casse de l’Imprimerie nationale en deux parties. Le « haut de casse » contient les majuscules, le « bas de casse » les minuscules.
Philippe Mérille et Rainer Gerstenberg présentent avec fierté le premier paquet de caractères fraîchement fondus. Au fond, une étagère portant des planchettes de bois sur lesquelles on dépose les lignes de caractères neufs avant de les assembler en paquets.

Des métiers à préserver

À Flers-en-Escrebieux, dans le Nord, l’Imprimerie nationale abrite le plus ancien atelier de composition au plomb, fondé au XVIe siècle sous l’impulsion de François Ier. Cet atelier, toujours en service, est le seul dans lequel l’ensemble du processus historique de fabrication d’un livre dans son ensemble reste vivant. Au début de cette « chaîne de production » artisanale se trouve la graveuse de poinçons Nelly Gable qui, comme à l’époque de Gutenberg, lime ou grave à main levée de minuscules prototypes de lettres en acier, puis les frappe dans des matrices de cuivre (Nelly Gable et Annie Bocel, Dessins de geste, éditions des Cendres, ouvrage présenté p. 68). Viennent ensuite le fondeur qui fabrique les caractères en plomb à partir de ces matrices, puis le typographe et enfin l’imprimeur. Le ministère français de la Culture a mis en place un programme de soutien à la formation pour préserver ces professions qui risquent de disparaître.

Ce programme finance l’apprentissage d’une personne auprès d’un maître d’art dans un domaine artistique peu commun. Nelly Gable a formé une jeune femme, Annie Bocel, qui vient d’être embauchée par l’atelier historique de l’Imprimerie nationale et peut ainsi poursuivre la tradition des graveurs de poinçons. Cependant, du côté du métier de fondeur de caractères, un problème se posait : la dernière personne à avoir exercé ce métier à l’Imprimerie nationale était déjà décédée au moment où le programme de formation devait commencer. Rainer Gerstenberg, ancien employé de la célèbre fonderie allemande Stempel et l’un des derniers fondeurs professionnels encore en activité, s’est alors proposé pour transmettre son savoir-faire. J’ai pu mettre en relation les personnes concernées et effectuer les traductions. L’Imprimerie nationale a envoyé, en 2014, Philippe Mérille, fondeur spécialiste des machines « Monotype », se former dans les locaux de la fonderie Gerstenberg à Darmstadt, où se trouvent des fondeuses de type « Küco ». Rainer Gerstenberg lui-même a ensuite été invité à l’Imprimerie nationale en 2015, 2017 et 2018 pour poursuivre son enseignement, et celui-ci a porté ses fruits, car il est désormais possible de fondre de nouveaux caractères historiques à l’atelier du Livre d’art et de l’Estampe.

Le cabinet des poinçons,une collection unique

Mais pour quelle raison ces caractères historiques sont-ils si précieux et nécessitent-ils d’être conservés ? L’Imprimerie nationale est une institution existant depuis près de cinq siècles qui a traversé notamment la Révolution et les deux guerres mondiales sans être dépouillée de ses quelques 230 000 objets constituant le cabinet des poinçons, une collection unique en son genre, qui est aujourd’hui classée monument historique.

On y retrouve par exemple les sept caractères exclusifs, dont le célèbre Romain du Roi, créé pour Louis XIV. Le Roi-Soleil a chargé en 1692 une commission d’experts de développer une police de caractères exclusive et reconnaissable entre histotoutes pour l’Imprimerie royale, située à l’époque dans une aile du Louvre. Pour élaborer cette nouvelle police – le Romain du Roi –, la commission a eu l’idée originale de prendre pour point de départ une surface composée de 2 304 carrés minuscules. Chaque lettre était ensuite dessinée sur cette grille tout en s’inscrivant dans des formes géométriques. Ce système n’est pas sans rappeler les pixels et les procédés informatiques ; il tranche dans tous les cas avec la pratique traditionnelle de l’époque, qui consistait à graver la forme des lettres directement dans l’acier. Un autre aspect « moderne » du Romain du Roi est le fait que, contrairement à l’ancienne typographie de la Renaissance, sa version italique n’a pas été dessinée indépendamment du caractère droit, mais constitue une variante presque vectorisée de la police de base. On notera également une particularité de cette nouvelle police de caractères : le « l » minuscule est clairement identifié par un trait horizontal appelé « la barre du Roi » pour le différencier du « I » majuscule de même forme. En outre, cette police royale se distingue par le fort contraste entre les pleins et les déliés, ce qui, par rapport aux caractères de la Renaissance comme le Garamond par exemple, est une innovation qui rappelle la rigueur architecturale et impose une noble mise à distance, conformément à ce que recherchait Louis XIV. Cette police constitue la base de toute une famille des caractères classiques, à laquelle appartiennent par exemple le Didot en France, le Bodoni en Italie et le Walbaum en Allemagne. Le premier livre imprimé en Romain du Roi est un ouvrage monumental accompagné de gravures sur cuivre représentant des médailles d’honneur créées pour glorifier les succès militaires du Roi-Soleil. Pendant la Révolution française, Marat a fait confisquer des casses de Romain du Roi pour imprimer des pamphlets révolutionnaires. C’est ainsi, par une curieuse ironie du sort, que le caractère royal par excellence a contribué à la chute de la monarchie en France. Depuis, l’Imprimerie nationale n’a produit que des livres d’excellence : des ouvrages composés à la main avec des caractères exclusifs, à la typographie soignée et sur du papier de qualité (souvent du Vélin d’Arches), avec des illustrations originales d’artistes reconnus (Marc Chagall, Joan Miró, Alberto Giacometti, Pierre Alechinsky…). Cet établissement a également joué un rôle dans la naissance du livre de peintre : le marchand d’art Ambroise Vollard y a fait imprimer en 1900 le recueil de poèmes de Verlaine Parallèlement avec des lithographies de Pierre Bonnard. Dans les années 1970, l’atelier employait environ 150 typographes. Au début du XXIe siècle, il n’en restait plus que huit pour composer les dernières grandes éditions de la maison, qui pouvaient compter jusqu’à 500 pages ; désormais, il n’y a plus qu’un seul typographe. Il va sans dire qu’on s’est depuis spécialisé dans les éditions de bibliophilie avec peu de texte, souvent de la poésie. Par le passé, l’Imprimerie nationale se distinguait par le fait qu’on n’y utilisait que des caractères fraîchement fondus pour obtenir la meilleure qualité d’impression possible. Une fois l’édition terminée, les caractères mobiles étaient refondus – un luxe incroyable et inaccessible aux autres imprimeurs. À l’époque, l’Imprimerie nationale n’avait pas lieu de s’inquiéter de la refonte des caractères historiques, car plusieurs fondeurs fabriquaient constamment sur place de nouvelles polices. Aujourd’hui cependant, l’approvisionnement de certains caractères exclusifs s’épuise, et il est donc absolument nécessaire de relancer la fonte sur place.

55 ans d’expérience

C’est dans cette logique que s’inscrit le projet avec Rainer Gerstenberg : dans l’atelier français se trouvent plusieurs fondeuses, construites par l’usine allemande Küstermann & Co à Groß-Gerau. Ces machines appelées « Kücos » sont assez compliquées à utiliser. Outre la nécessité de régler la position exacte de chaque matrice – il s’agit d’une question de centièmes de millimètre –, il existe de nombreux facteurs qui peuvent avoir une influence négative sur la fonte ou rendre inutilisables les caractères créés, par exemple de légères variations de température, des mouvements de piston irréguliers… Les fondeuses de l’atelier sont restées longtemps à l’arrêt. Rainer Gerstenberg a donc dû effectuer un travail de mise au point considérable. Le plus gros problème réside toutefois dans les nouvelles normes de sécurité de l’Imprimerie nationale : les « Kücos » fonctionnaient à l’origine au gaz, ce qui n’est plus possible. Au début, l’électrification des machines a été envisagée, mais cela s’est avéré par la suite impossible. Faute de mieux, un chauffage à air chaud a été installé récemment. Les machines fonctionnent à peu près correctement, malgré quelques problèmes relatifs à la distribution de chaleur. Rainer Gerstenberg, qui peut se prévaloir de 55 ans d’expérience en tant que fondeur de caractères, a su trouver des solutions non conventionnelles aux difficultés techniques rencontrées. Enfin, en 2017, une première nouvelle fonte était tentée : il s’agissait du Didot millimétrique, caractère exclusif de Napoléon Ier. Lors du dernier séjour du fondeur allemand dans l’atelier historique, en août 2018, il a même été possible de fondre une grande quantité du Garamond appelé aussi Romain de l’Université. Une question reste cependant ouverte : en Allemagne, pays de Gutenberg, Rainer Gerstenberg ne peut transmettre ses connaissances en tant que dernier maître d’art de son domaine, car, contrairement à la France, il n’existe pas de programme de soutien aux apprentis des métiers rares outre-Rhin. Il n’est pas encore trop tard pour préserver la connaissance de ce savoir-faire si important de la fonte de caractères qui, depuis son invention à Mayence, s’est répandu dans le monde entier. Mais il faut agir rapidement pour donner à Rainer Gerstenberg la possibilité de former également un apprenti en Allemagne. Cette transmission est d’autant plus essentielle que le musée, où Rainer Gerstenberg a installé sa fonderie et qui est une antenne du Musée du Land de Hesse à Darmstadt (HLMD), abrite une collection unique de matrices des anciennes fonderies de caractères Stempel, Drugulin ou encore Klingspor : certaines remontent au XVIe siècle. Cette collection recèle les matrices historiques de grands maîtres tels que Miklós Kis, Rudolf Koch ou Hermann Zapf. Son importance pour l’histoire de la typographie est comparable à celle de la collection de poinçons de l’Imprimerie nationale. Il serait donc absolument indispensable, pour l’étude approfondie de ces matrices, de pouvoir en fondre des spécimens dans un avenir proche.